Cette nuit en Asie : quand une princesse fait voler en éclat la scène politique thaïlandaise

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C’est un énorme coup de théâtre sur une scène politique thaïlandaise déjà très agitée. Ce vendredi matin, la princesse Ubolratana, soeur aînée de l’actuel roi de Thaïlande, Vajiralongkorn, a annoncé son entrée en politique à quelques semaines d’ élections législatives délicates qui doivent permettre, le 24 mars prochain, au royaume de renouer avec une forme de démocratie. Jamais dans l’histoire moderne de la Thaïlande – une monarchie constitutionnelle depuis 1932 – un membre de la famille royale n’avait mis directement un pied dans l’arène politique.

Agée de 67 ans, Ubolratana Rajakanya Sirivadhana Barnavadi a formellement accepté d’être la candidate au poste de Premier ministre du parti Thai Raksa Chart, très proche du clan de Thaksin Shinawatra, l’ancien Premier ministre du pays devenu la bête noire de la junte militaire au pouvoir. Cette petite formation a été récemment créée par les proches de cet homme d’affaires populiste qui redoutaient de voir leur principal parti, le puissant « Pheu Thai », dissous par les généraux au pouvoir depuis un coup d’Etat en 2014.

Le chef de la junte également candidat

En déclarant sa candidature, la princesse va contraindre l’ensemble des formations à revoir leurs ambitions. Surtout, elle va forcer les militaires à probablement renoncer à conserver le pouvoir à l’issue d’un scrutin qu’ils espéraient pouvoir contrôler.

Probablement décontenancé par cette annonce, Prayut Chan-ocha, le chef de la junte qui dirige l’exécutif, a tout de même annoncé qu’il était lui-même candidat au poste de Premier ministre pour la formation lancée par ses soutiens militaires et ses ministres. Mais il va lui être très difficile, désormais, de justifier son maintien au pouvoir après avoir expliqué, pendant des années, que l’armée était intervenue pour défendre la stabilité du royaume et la monarchie.

«Chemises jaunes » vs. «chemises rouges »

Avant de se lancer, Ubolratana a dû obtenir le soutien du roi avec lequel elle est en bons termes et qui semble, depuis des mois, vouloir dessiner une issue à la crise politique qui déchire le pays depuis près de 20 ans. A chaque élection, les « chemises jaunes », représentant l’establishment et les élites bangkokiennes, s’opposent aux « chemises rouges », favorables à la monarchie mais partisans d’un pouvoir populiste emmené par Thaksin Shinawatra ou ses proches. A plusieurs reprises, cette tension, qui divise socialement le pays, a débouché sur des explosions de violence et des affrontements sanglants ouvrant la porte à des prises de pouvoirs de l’armée.

Si elle accède effectivement au pouvoir, la princesse, réputée également proche de Thaksin Shinawatra, devrait être en mesure de créer une forme de lien entre les deux camps ennemis, sans trop frustrer ni « les jaunes », ni « les rouges ».

Ubolratana, une femme populaire

Avant cette entrée fracassante en politique, Ubolratana bénéficiait d’une certaine popularité au sein de l’opinion publique qui adulait son père, le roi Bhumibol, décédé en 2016. La population n’a toutefois appris à la connaître qu’assez récemment. Née à Lausanne, en Suisse, la princesse a fait des études aux Etats-Unis, au Massachussets Institute of Technology (MIT), où elle tombera amoureuse d’un Américain, Peter Ladd Jensen.

Au début des années 1970, elle dut d’ailleurs renoncer à son titre royal pour l’épouser avant de tomber dans l’anonymat d’une vie de « civile » en Californie, sous le nom de Julie Jensen. Elle ne réapparaîtra en Thaïlande qu’en 2001, trois ans après avoir divorcé au Etats-Unis. Depuis, elle a repris progressivement une vie publique, marquée notamment par une grande implication dans des oeuvres caritatives et des campagnes de promotion de la culture thaïlandaise à l’étranger.

Yann Rousseau

Correspondant à Tokyo