En Chine, la contre-attaque des entreprises d’Etat

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Sale temps pour les entreprises chinoises. A l’heure où  la croissance du géant asiatique s’essouffle , des centaines de sociétés cotées ont récemment revu à la baisse leurs prévisions pour l’exercice 2018. Le verdict final tombera en mars, lorsqu’elles publieront leurs résultats. Mais, au vu des  « profit warnings » recensés par l’agence Bloomberg , aucun secteur n’est épargné, des producteurs de viande au transport aérien, des sociétés financières aux chimistes.

Dans cette morosité ambiante, certains groupes ne connaissent pourtant pas la crise : les entreprises d’Etat chinoises. Régulièrement décriées pour leur surendettement, leurs surcapacités et leur manque d’efficacité, elles ont enregistré des résultats record l’an dernier. Pour la centaine de mastodontes industriels  directement gérés par l’administration centrale (Sasac) , le bénéfice net a bondi de 16,7 % (à 220 milliards d’euros) pour un chiffre d’affaires en hausse de 10,1 % (à 3.766 milliards d’euros). Une performance à faire pâlir d’envie les entreprises privées, dont le nombre de défauts de paiement s’est envolé l’an dernier.

L’accès au crédit se durcit

Alors que les banques chinoises ont toujours préféré financer les entreprises publiques (qui bénéficient de la garantie implicite de l’Etat), le secteur privé a subi de plein fouet  les conséquences de la lutte contre le « shadow banking » . Pour des milliers d’entrepreneurs, cette campagne orchestrée par Pékin pour réduire les risques financiers s’est traduite par un accès au crédit encore plus difficile, voire impossible. Beaucoup n’ont eu d’autres choix que de mettre la clef sous la porte.

Dans le même temps, pas moins de 16 banques se sont précipitées en octobre  auprès du constructeur automobile public FAW pour lui ouvrir la somme astronomique de 1.000 milliards de yuans (130 milliards d’euros) de lignes de crédit, afin de mieux garantir sa solidité malgré la chute brutale des ventes de voitures.

Quelques semaines plus tôt, en visite dans la province du Dongbei, Xi Jinping dénonçait les critiques à l’encontre des entreprises publiques, affirmant qu’elles devraient au contraire « continuer de devenir plus fortes, meilleures et plus grandes ». Un discours bien loin de celui tenu à son arrivée au pouvoir en 2013, lorsqu’il avait fait de la réforme des entreprises d’Etat sa priorité et promis un « rôle décisif » aux forces de marché…

L’équilibre entre le contrôle du Parti sur les entreprises et les forces du marché a toujours été un sujet sensible en Chine depuis la politique d’ouverture et de réformes lancée il y a quarante ans par Deng Xiaoping. Mais, alors que l’extraordinaire croissance du pays s’est accompagnée d’une montée continue du secteur privé, celui-ci a vu son espace vital se réduire drastiquement avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping.

Remise au pas du secteur privé

Depuis 2013, la part des crédits bancaires aux entreprises privées s’est effondrée (passant de 57 % à 11 % du total trois ans plus tard) ; la part de l’investissement privé (qui avait rapidement augmenté la décennie précédente) s’est stabilisée avant de reculer à partir de 2015 ; la croissance de la production industrielle est devenue plus forte dans le public que dans le privé, relève l’économiste américain Nicholas R. Lardy, auteur d’un essai sur le sujet (« The State Strikes Back : The End of Economic Reform in China ? », Peterson Institute for International Economics). Pour lui, cette contre-attaque de l’Etat est un frein majeur au potentiel de croissance de la Chine.

A l’heure où Washington dénonce le soutien inéquitable accordé aux groupes d’Etat chinois (subventions, favoritisme dans les appels d’offres…), ces derniers ont été replacés au coeur de la politique économique de Xi Jinping, tandis qu’une remise au pas du secteur privé s’est engagée sous la surveillance d’un Parti communiste chinois (PCC) omniprésent. Cette stratégie a, ces derniers mois, ravivé le débat entre conservateurs et libéraux au sein de l’élite intellectuelle chinoise et à l’intérieur même du PCC. En septembre dernier, un ancien banquier d’affaires s’est rendu célèbre sur les réseaux sociaux chinois après avoir posté une tribune selon laquelle « le secteur privé a achevé sa mission historique d’assister le bond en avant des entreprises d’Etat et devrait désormais être éliminé ». Certains ont également vu la main du Parti derrière  l’annonce précipitée du départ à la retraite de Jack Ma, le fondateur d’Alibaba , à 55 ans.

Face à l’inquiétude croissante du secteur privé, Xi Jinping a fini par lui promettre un soutien « inébranlable », lors d’une réception en grande pompe d’une cinquantaine de chefs d’entreprise le 1er novembre dernier. Et la Chine s’est décidée, fin décembre, à entériner le principe de « neutralité concurrentielle » entre privé et public, en pleine négociation avec Washington pour régler leur différend commercial. Mais difficile de croire que ces récentes déclarations changent véritablement la donne. A l’heure où l’économie ralentit,  Xi Jinping veut pouvoir compter sur un soutien sans faille des groupes d’Etat . Qu’elles dépendent du pouvoir central ou des autorités locales, les quelque 160.000 entreprises publiques jouent un rôle essentiel pour préserver l’emploi et la stabilité sociale.

C’est également sur les mastodontes publics que s’appuie la Chine pour monter en gamme et s’ériger en puissance industrielle et innovante. « La stratégie industrielle définie dans ‘Made in China 2025’ repose en bonne partie sur des ‘champions’ nationaux susceptibles de s’imposer dans la compétition globale, et dont les liens directs avec le gouvernement central permettent la coordination », relève Jean-François Dufour dans son prochain livre (« China Corp. 2025. Dans les coulisses du capitalisme à la chinoise », éditions Maxima). Que ce soit sur les « nouvelles routes de la soie » ou ailleurs, les entreprises d’Etat sont en première ligne dans la stratégie de conquête de la Chine.


Frédéric Schaeffer

est correspondant des « Echos » à Pékin.

Frédéric Schaeffer

@fr_schaeffer